24juin20

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Vers de nouveaux grands arbitrages post-COVID 19

Dans le cadre de la série d’articles les Patrons et le "Monde d'Après" du magazine économique WanSquare, Denis Kessler examine comment les arbitrages macro-politiques sont susceptibles de changer suite à la pandémie de coronavirus.

 

Une grande crise telle que la crise sanitaire actuelle a comme conséquence de déformer les fonctions d’utilité collective. On « repondère » à l’issue de la crise les différents objectifs fondamentaux. Ceci se traduit par des grands arbitrages différents de ceux qui prévalaient auparavant. La modification de ces grands arbitrages macro-politiques se décline ensuite en toute une série de changements pour quantité de choix économiques et sociaux. A grands coups de brosse, le « sens » de ces nouveaux grands arbitrages devrait être le suivant :

 

(1) L’arbitrage entre risque et sécurité sera repondéré en faveur de la sécurité. La crise a engendré un sentiment très fort de vulnérabilité de la part de l’ensemble de la population mondiale. Chacun se sent concerné, ce qui est très rare en matière de risques. Aussi la crise se traduit-elle par une augmentation généralisée de l’aversion aux risques. Dès lors, on optera quasi-systématiquement pour la solution la moins risquée plutôt que celle qui apparaît comme incertaine, aléatoire ou présentant d’éventuels effets pervers, même mineurs. Ce phénomène affectera aussi bien les choix d’épargne que les choix d’investissement, les demandes de garantie et de sécurité, le renforcement des dispositifs de prévention et de précaution, etc. La demande d’Etat ira se renforçant même si le coût de son action augmente fortement, la demande de protection sanitaire augmentera significativement, etc. Chaque pays a fait des arbitrages explicites ou implicites sur le dilemme qui consiste à choisir la priorité sanitaire ou la priorité économique. Le cas de la France est clair : on a opté pour le tout sanitaire. Par ailleurs, les responsables seront encore davantage enclins à prendre les solutions les moins risquées de peur d’être mis en cause.

 

(2) L’arbitrage entre le local et le global sera inversé post-crise par rapport aux tendances préalables. L’inversion des priorités spatiales signifie que le national l’emportera sur le global et que le régional l’emportera sur le national. Après une quarantaine d’années de destructions des barrières politiques, commerciales, financières, monétaires, on devrait assister à une montée forte de leurs réédifications. On voit émerger d’ores et déjà des demandes protectionnistes lato sensu sous couvert d’indépendance sanitaire, de souveraineté nationale, d’intérêts stratégiques. Le mouvement des hommes, des marchandises, des innovations et des capitaux, tout devrait être soumis à davantage de restrictions, de contrôles, de contingentements, de taxes, de « freins » divers et variés… Et comme ces mouvements centripètes s’autoentretiennent, il est difficile de les endiguer une fois lancés : toute mesure s’accompagne d’une mesure de rétorsion, et l’escalade se poursuit. Au niveau national, le même phénomène de décentralisation de l’action – de « dé-verticalisation » – s’enclenchera dans les pays qui n’ont pas été particulièrement efficaces pour gérer la crise, comme la France. Ceci ne sera pas le cas dans les pays à tradition militaro-industrielle – Japon, Allemagne, Corée, Taiwan… – qui ont fait la preuve de l’efficacité de leur organisation. Autre évolution à venir : le rôle et le fonctionnement des organisations internationales, qui apparaissent bureaucratiques et peu réactives, loin du terrain au minimum. En réalité, les bonnes approches en termes d’efficacité sont souvent les approches obliques mélangeant les deux dimensions, verticale et horizontale, en termes de définition des politiques à mener et de leur application. Enfin la « re-spatialisation » en cours du monde s’illustre aussi dans l’arbitrage entre travail au bureau et travail à domicile.

 

(3) L’arbitrage entre le court terme et le long terme évoluera en faveur du temps court. La troisième déformation du vecteur sous-jacent à nos choix collectifs portera sur les arbitrages intertemporels. Les urgences de court terme raccourcissent considérablement les horizons. Or la crise se décline en une succession de mesures d’urgence dans différents domaines, sanitaire évidemment, puis financier et économique, puis social, et sans aucun doute politique. L’urgence répétée aboutit à une sous-pondération de tout ce qui relève du long terme. Les conséquences négatives – à terme – des mesures d’urgence semblent sous estimées, ignorées, occultées. L’explosion des déficits publics et sociaux ou le gonflement immodéré du bilan des banques centrales ne semblent intéresser… personne. Ainsi, après des années pour convaincre le corps social de la nécessité de maîtriser tant les déficits que la création monétaire, on rentre dans une nouvelle ère, on change brutalement de paradigme. Les normes du Traité de Maastricht ont volé en éclat et la « nouvelle normalité » comme il sied aujourd’hui de l’appeler aboutira à un ratio de dette publique sur PIB plus de deux fois supérieur à celui prévu par le traité. Dans le même ordre d’idées, l’ère d’un désengagement de l’Etat dans l’économie semble parvenue à son terme. Les pouvoirs publics n’ont jamais été tant sollicités et répondent avec diligence à toutes ces demandes d’intervention. L’extension du domaine de l’Etat se fait quasiment toujours à l’occasion des crises : on voit déjà sous nos yeux la poussée de la socialisation dans de nombreux domaines. La question de savoir si ces développements sont transitoires ou permanents reste ouverte. Il est à craindre qu’ils soient structurels. L’arbitrage entre temps court et temps long se pose également en ce qui concerne le calendrier de l’imputation des coûts de la crise économique et sanitaire. Les dépenses se font dans l’urgence, sans compter, comme les financer ? Il est frappant de constater que le choix dominant semble s’orienter vers un report des prélèvements inéluctables destinés à les couvrir. Certains évoquent même des emprunts « perpétuels » ! L’idée sous-jacente est de « lisser » sur de nombreuses générations le coût de cette crise sanitaire et économique plutôt que de le solder. Le problème est que la crise s’est traduite par une nouvelle baisse des taux d’intérêt – due à l’action des banques centrales – qui rend la croissance de la dette relativement indolore, mais que tout ceci aura une fin… Les taux remonteront, ce qui se traduira par la disparition de toute marge budgétaire si de nouvelles catastrophes doivent se produire. Les arbitrages intertemporels sont bel et bien la chose au monde la plus difficile à opérer. Parions que la majorité des pays choisira la facilité, en attendant un éventuel déluge…

 

(4) L’arbitrage entre le couple liberté / responsabilité et le couple norme / contrôle évoluera en faveur du second. La quatrième évolution qui se dessine concerne le resserrement progressif du nombre de degrés de liberté dont on dispose. Au nom de la protection des personnes en particulier et de la population en général, beaucoup de restrictions – classiques en temps de guerre mais sans équivalent en temps de paix – ont été imposées dans cette période de crise. La pandémie est un cas d’école pour ceux qui étudient les externalités négatives. Comme le comportement d’une personne peut avoir des effets négatifs sur d’autres personnes, tel que leur transmettre le virus, il est légitime de restreindre la liberté, de circulation par exemple, ou d’imposer des mesures de tout ordre, telles que la surveillance des personnes contaminées. Grâce aux nouvelles technologies, il devient beaucoup plus facile de contrôler les comportements qu’auparavant. Ceci peut s’étendre de la vaccination obligatoire au contrôle des déplacements. Cette tentation d’un contrôle renforcé – en réalité, le bon terme serait plutôt celui de « monitoring » – se fait nécessairement au détriment de la liberté et de la responsabilité individuelles. La question est en réalité plus complexe et renvoie également au problème de ciblage des populations à risques. Dans certains pays dont la France, on préfère des mesures générales à des mesures ciblées. Ces mesures passent par la loi et les règlements et il est malaisé de faire du « sur mesure », même du « prêt à porter », on a tendance à faire une « taille unique ». Dans d’autres pays, tel l’Allemagne, on a choisi des mesures plus ciblées vers tel ou tel type de population et cette approche est apparue nettement plus efficace que l’approche indiscriminée. Aussi la nouvelle tendance qui consiste à adopter des politiques microsociales plutôt que macrosociales pourrait devenir une ligne de fond des années qui viennent. Ceci passe par un reengineering en profondeur de l’Etat, dont l’organisation actuelle ne permet pas la mise en œuvre de telles politiques ciblées.

 

(5) L’arbitrage entre efficacité et inégalité sera soumis à une tension encore accrue sous l’effet de la crise sanitaire. Les deux grands objectifs de toute politique restent la recherche de l’efficacité – croissance, élévation du niveau de vie, hausse du revenu… – et la recherche de l’équité – lutte contre les inégalités de revenu, de patrimoine, d’accès aux soins ou à l’éducation etc. Ces deux objectifs sont en partie inversement liés, dans la mesure où la poursuite de l’un se fait au détriment de l’autre. La crise sanitaire a comme conséquence une forte baisse de l’efficacité dans les pays touchés : croissance du chômage, baisse du revenu, chute de l’investissement… Elle a aussi comme effet d’augmenter les inégalités – entre ceux qui ont accès aux soins et ceux qui ne l’ont pas, entre les populations protégées et celles exposées à la crise économique etc. – ainsi que les écarts de revenu entre pays… Le dilemme entre accumulation et répartition des richesses est une constante des choix de politique dans chaque pays mais la crise exacerbe ce dilemme, car nous avons à la fois une dégradation de l’efficacité ET une augmentation des disparités. Chaque pays sera appelé à trancher ce dilemme et à faire des choix cruciaux en la matière, ce qui aura des conséquences politiques majeures. A la crise sanitaire s’ajoute une crise économique, qui peut déboucher sur une crise sociale, qui peut se traduire par une crise politique. La ligne de crête pour trouver la sortie de crise s’avère particulièrement étroite, et sans aucun doute périlleuse.